Publié le : mercredi 23 septembre 2020

L’ambassadeur Gilles Huberson rappelé : du rififi au Quai d’Orsay 

Gilles Huberson

Depuis quelques semaines, les règlements de compte se multiplient au Quai d’Orsay : une ambiance délétère, révélatrice des dynamiques souterraines à l’œuvre depuis de nombreuses années dans la diplomatie : ancienne contre nouvelle génération, africanistes contre « droit-de-l’hommistes », atlantistes contre gaullistes… À mi-mandat, les équilibres diplomatiques voulus par le Président de la République sont-ils en train de rompre ?

La roche tarpéienne n’est jamais loin du Capitole : le 6 septembre dernier, l’ambassadeur de France en Côte d’Ivoire Gilles Huberson faisait partie du cercle très restreint des privilégiés autorisés à assister à la réunion à l’Élysée entre les présidents français et ivoirien, Emmanuel Macron et Alassane Ouattara. Saint-Cyrien, homme de terrain, le diplomate (soutenu par Jean-Yves le Drian) occupe alors le poste le plus prestigieux de la diplomatie française en Afrique.

Revenu à Abidjan, Gilles Huberson est rapatrié discrètement et en toute hâte à Paris la semaine suivante. Officiellement, il s’agit d’une « question administrative en cours d’examen ». Selon Mediapart, le diplomate ferait l’objet d’une enquête administrative du ministère des Affaires étrangères pour suite à des accusations de sexisme. Un dossier qui s’appuie sur les témoignages de cinq femmes pour des faits (de la remarque déplacée à des gestes qualifiés de « violences sexuelles ») remontant à son mandat au Mali de 2013 à 2016.

Le dossier embarrasse en plus haut lieu : d’abord, l’élection présidentielle ivoirienne arrive à grands pas (le premier tour est prévu pour le 31 octobre), et cette affaire déstabilise la diplomatie française dans un moment important de la vie politique de ce pays stratégique. En le remplaçant le 23 septembre, avant la clôture de l’enquête, la France se prive d’un représentant expert de ces périodes tendues, à un moment où les intérêts de la nation pourraient être menacés dans un pays encore instable…

Mais dans les couloirs feutrés du Quai d’Orsay, on s’inquiète surtout de la manière dont le dossier a été traité : une enquête mal ficelée qui semble à charge et grosse de conflits d’intérêts manifestes, les premiers éléments apparus très (trop ?) rapidement dans la presse, et les doutes sur la fiabilité de témoignages mêlant des gestes ou des remarques déplacées et remontant à 7 ans sèment le doute chez certains responsables. Notamment, des preuves matérielles ont été apportées démontrant que les allégations les plus graves relèvent du faux témoignage (non sans arrières pensées), ramenant le dossier à des proportions finalement folkloriques : la rudesse langagière d’un chef d’équipe en temps de guerre.

Or, depuis de nombreuses années, une lutte sourde se joue dans la diplomatie française entre certains diplomates « africanistes », entretenant une relation passionnée, voire passionnelle avec le continent, et une nouvelle génération, plus parisienne, qui compte bien « normaliser », les relations entre les pays africains francophones et la France. Gilles Huberson, en poste en Côte d’Ivoire depuis 2017, était depuis de nombreuses années partisan d’une « priorité naturelle » de notre politique étrangère avec l’Afrique francophone, et d’une relation privilégiée et parfois interpersonnelle avec les élites de la zone d’influence française. Une vision trop « françafrique » incarnée par le saint-cyrien, qui horripilait depuis de nombreuses années les responsables de la direction Afrique à Paris, énarques pour la plupart et partisans d’une relation plus neutre, portant essentiellement sur les sujets commerciaux et teintée d’exigences à l’égard des droits de l’Homme.

 

Tremblement de terre au Quai d’Orsay

« L’affaire » Huberson éclate donc en pleine séance de règlements de comptes dans la diplomatie française. Un véritable mouvement de plaques tectoniques à l’œuvre depuis plusieurs mois sous les pieds du Quai d’Orsay, où les différents réseaux concurrents s’entrechoquent. Dans un article intitulé « Emmanuel Macron et l’État profond » et publié dans son numéro du mois de septembre, le Monde Diplomatique recueille les témoignages des différents « clans » qui se déchirent actuellement dans les arcanes des affaires étrangères françaises.

Arrivée dans les valises de Nicolas Sarkozy et Bernard Kouchner à partir de 2007, toute une génération de jeunes diplomates dits « atlantistes » a en effet progressivement verrouillé les différents postes de pouvoir de la diplomatie française. Une tendance accentuée sous la Présidence de François Hollande, et qui s’exprime principalement sur une forme d’alignement des intérêts français sur ceux des Américains dans un certain nombre de dossiers chauds, de la Libye à la Russie, de l’Ukraine à la Syrie.

Un renouvellement qui a fait office de révolution diplomatique, mais aussi culturelle et sociologique. La montée en puissance de ceux que leurs détracteurs qualifient de « néocons » dans les colonnes du journal s’est accompagnée d’une influence croissante des hauts fonctionnaires issus de l’ENA, plus gestionnaires et porteurs d’une vision plus manichéenne du monde (pour ou contre « le camp occidental »).

La grande perdante de ce changement amorcé il y a près de 15 ans, ce fut alors cette génération biberonnée au gaullisme et au mitterrandisme, plus portée sur la défense d’une voie spécifique pour la France et une plus grande indépendance à l’égard de Washington. Un basculement qui marquait alors un véritable remplacement des élites, au sein même du Quai d’Orsay : « la noblesse du Quai, c’était les arabisants, maintenant ce sont les énarques qui font carrière » pointe le chercheur Christian Lequesne dans le Monde Diplomatique.

Dans l’article, les langues se délient et les témoignages anonymes de diplomates s’enchaînent, chaque partie pointant les insuffisances de l’autre. Il faut dire qu’en tentant d’instaurer un équilibre entre ces tendances concurrentes de la diplomatie française, la Présidence d’Emmanuel Macron a ravivé les tensions depuis 2017. Minoritaires, les « gaullo-mitterandiens » serviraient désormais d’alliés et de point d’appui pour le chef de l’État, qui cherche à faire rentrer dans le rang cet « État profond » atlantiste qui orchestre les affaires étrangères françaises avec trop d’autonomie à son goût.

Un rapport de force répercuté dans chaque sous-division géographique du Quai d’Orsay, et notamment pour l’Afrique : quel rôle jouait Gilles Huberson dans cet enchevêtrement d’alliances et d’allégeances ? Celui qui tenait tête en Afrique à ses collègues installés sur les bords de Seine, était-il en conflit avec les réseaux « atlantistes » ? Quel rôle a joué la sous-division Afrique du ministère dans la constitution du dossier ? Dans quelle mesure la récolte des témoignages aurait-elle pu être instrumentalisée ? Nominations et disgrâces pourraient bien se multiplier en coulisse dans les prochaines semaines. Affaire à suivre.

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