Publié le : jeudi 29 août 2019

Le tournant autoritaire de Patrice Talon menace-t-il les relations franco-béninoises ?

La récente condamnation de Lionel Zinsou par la justice béninoise témoigne à nouveau du tournant autoritaire pris par le régime de Patrice Talon. Un pari risqué, alors que l’ancien premier ministre béninois reste un proche écouté d’Emmanuel Macron.

Un de plus : vendredi 2 août, l’ancien premier ministre du Bénin, Lionel Zinsou, a été condamné à cinq ans d’inéligibilité et six mois de prison avec sursis, ajoutant son nom à la désormais longue liste d’opposants au chef de l’État, Patrice Talon, inquiétés par la justice de leur pays. Le tribunal de première instance de Cotonou a reconnu M. Zinsou coupable de « faux » et de « dépassement de fonds de campagne électorale » lors de l’élection présidentielle de 2016, ajoutant à sa condamnation une amende de 50 millions de francs CFA, la plus forte prévue pour cette fraude.

« L’arbitraire s’est installé au Bénin »

Les avocats de Lionel Zinsou ont immédiatement indiqué leur intention de faire appel de ce jugement, promettant de porter l’affaire jusqu’à la Cour africaine des droits de l’Homme. « Cela fait 55 ans que je pratique le droit, et je n’ai jamais vu ça », s’est insurgé l’un d’eux, Me Robert Dossou, selon qui « il n’y avait aucun élément constitutif de preuve dans ce dossier » éminemment politique. « L’objectif est clair, poursuit le conseil de M. Zinsou, et entre en résonance avec les affaires qui se succèdent depuis ces derniers mois : il s’agit de rendre inéligibles tous ceux qui seraient susceptibles d’être les concurrents à Patrice Talon ».

Philosophe, le principal intéressé a quant à lui estimé que sa condamnation était « presque anecdotique. Ce qui est grave c’est plutôt qu’actuellement, des gens ont peur, car l’arbitraire s’est installé au Bénin », avant de déclarer qu’il est « toujours préférable s’être victime d’une injustice que d’en commettre une ». Premier ministre (2015-2016) de l’ancien président béninois Thomas Boni Yayi, dont il avait obtenu le soutien pour lui succéder en 2016, M. Zinsou est, en effet, loin d’être la seule personnalité politique du Bénin à se retrouver dans le viseur de la justice et, de ce fait, contraint à l’exil.

L’opposition muselée, symbole du recul des libertés politiques au Bénin

Arrivé troisième lors de la dernière élection présidentielle, l’opposant Sébastien Ajavon a, de son côté, écopé d’une peine de 20 ans de prison, au terme d’une sombre affaire de trafic de cocaïne expédiée en quelques jours seulement par une juridiction spéciale, opportunément mise en place par le régime béninois. Avant d’être dédouané par la Cour africaine des droits de l’Homme qui, en avril dernier, a condamné l’État béninois pour violation « du droit du requérant à être jugé par une juridiction compétente ». « Si vous avez une phobie de la menace que constitue l’opposition, vous procédez systématiquement à des éliminations politiques », commente encore M. Zinsou.

Le propre prédécesseur de Patrice Talon, Thomas Boni Yayi, qui avait fermement condamné l’organisation des élections législatives d’avril dernier, marquées par une abstention record et l’absence de listes d’opposition, a lui aussi été inquiété. Pendant deux mois, les forces de l’ordre ont littéralement tenu le siège du domicile personnel de celui qui avait dénoncé un « coup d’État électoral », l’empêchant d’en sortir malgré ses problèmes de santé et contrôlant abusivement toute personne se trouvant dans son quartier. Thomas Boni Yayi a, depuis, été forcé à l’exil, et l’on ignore encore à ce jour où il se trouve exactement.

Une dérive autoritaire hypothéquant les relations franco-béninoises ?

Opposition bâillonnée, élections biaisées, manifestations violemment réprimées : le tournant autoritaire du régime béninois ne laisse pas d’inquiéter, au-delà même des frontières du pays. Pour le juriste et analyste politique Steve Kpoton, cité par France 24, « écarter les rivaux politiques est devenu une mode dans la sous-région ». Même son de cloche chez l’ancien hôte de l’Élysée, François Hollande, qui le 17 mai a dénoncé par voie de communiqué « de graves atteintes portées aux droits de l’opposition et de la démocratie ». Pour sa part, l’ONG Amnesty International a dénoncé une répression postélectorale aux « proportions inquiétantes ».

Autant de coups de semonce qui pourraient bien obérer les relations historiques entre le Bénin et la France. Si Emmanuel Macron fut longtemps le poulain d’un François Hollande manifestement inquiet du tournant répressif en cours au Bénin, il est surtout un proche de Lionel Zinsou, qu’il a côtoyé dans les bureaux de la banque d’affaires Rothschild. Ancien élève de la prestigieuse London School of Economics, l’ex-Premier ministre béninois a, lorsqu’il était aux commandes de son pays, continué de nouer des relations avec l’actuel président français, auprès duquel on lui prête volontiers le rôle de « théoricien de la “doctrine” économique » franco-africaine. En se le mettant si violemment à dos, Patrice Talon ne se contente donc pas de fouler les droits de l’opposition aux pieds ; il hypothèque gravement les relations de son pays avec l’Hexagone.

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