Publié le : lundi 29 juillet 2019

Nord Stream 2 : quand les intérêts allemands l’emportent sur ceux de l’Europe

Nord stream 2En approuvant la construction du gazoduc Nord Stream 2, qui doit relier son territoire à la Russie par la mer Baltique, l’Allemagne privilégie ses propres intérêts au détriment de ceux de l’Europe… dont elle est pourtant l’un des piliers.

Une Allemande à la tête de la Commission européenne : alors que la nomination aux rênes de l’exécutif bruxellois d’Ursula von der Leyen, une proche d’Angela Merkel, aurait pu être le symbole de la volonté de Berlin d’ériger la consolidation de l’Europe au rang de priorité, le comportement de l’Allemagne sur l’épineux dossier Nord Stream 2 semble indiquer le contraire. Ce choix met en lumière le décalage de plus en plus criant entre sa volonté affichée de privilégier la défense de l’intérêt collectif et celle, aussi sourde qu’acharnée, de son propre agenda économique.

Piège russe

Nord Stream 2 est un gigantesque projet de gazoduc devant acheminer, par voie maritime, le gaz de Russie en Europe. D’une capacité annuelle de 55 milliards de mètres cubes, le « pipeline de Poutine », dont la construction, estimée à près de 10 milliards d’euros, doit s’achever en 2020, pourrait à lui seul fournir 11 % de la consommation en gaz de l’Union européenne (UE). Son point d’entrée sur le Vieux continent sera l’Allemagne, qui devrait être raccordée au réseau gazier à la fin de l’année en cours et se retrouve, de fait, au centre de ce dossier qui déchire les chancelleries européennes.

Derrière ce que l’Allemagne, par la voix de sa chancelière, s’est longtemps bornée à ne considérer que sous l’angle d’un projet « économique », c’est bien de l’indépendance de l’UE vis-à-vis de la Russie dont il est question. Il s’agit là d’un enjeu aussi politique que stratégique, alors que Moscou fournit d’ores et déjà 40 % des besoins en gaz de l’Europe. Les 27 s’étant laborieusement entendus sur le sujet, c’est Berlin qui conduira, sous le regard de la Commission, les négociations commerciales avec Gazprom, le géant parapublic étroitement lié au Kremlin. Et ce, au risque de renforcer la dépendance de l’UE et de ses consommateurs à l’égard d’un seul producteur, qui n’est autre que l’outil préféré du Kremlin pour étendre son influence en Europe, comme le rappelle un rapport de la fondation Free Russia publié en 2017.

Au passage, la mise en route de Nord Stream 2 va priver de nombreux pays de l’ancien bloc communiste, au premier rang desquels la Pologne, d’importantes rentrées économiques liées au passage du gaz russe sous leur sol. Elle va également contribuer à marginaliser encore davantage l’Ukraine, déjà agressée par Moscou en 2014, dont 3 % du PIB provient actuellement du passage du gaz russe sur son territoire.

« Désastre diplomatique »

Engagée depuis 2011 dans une politique de retrait du nucléaire, l’Allemagne, poumon économique du continent et futur cœur du système gazier européen, est-elle la mieux placée pour défendre l’intérêt collectif de l’UE ? De plus en plus de voix en doutent, notamment en France où, en dépit des apparences diplomatiques, l’obstination de Berlin à défendre le projet russe — par ailleurs piloté par l’ancien chancelier Gerhard Schröder, recruté à prix d’or par Gazprom — irrite au plus haut point. « Il est extrêmement embarrassant pour la politique allemande que notre gouvernement soit le dernier à voir que Nord Stream 2 contrevient aux intérêts européens ainsi qu’à ceux de l’Allemagne », juge ainsi l’eurodéputé Vert Reinhard Bütikofer, estimant par ailleurs que « l’adhésion obstinée de Berlin à Nord Stream 2 a favorisé la perturbation européenne plutôt que la compréhension » entre les Etats membres.

« Cette histoire est un désastre diplomatique », estime pour sa part Jan Techau, directeur du programme Europe du German Marshall Fund : « D’abord pour la crédibilité de la France », qui a changé de pied en cours de route, finissant par « conclure un accord miteux » avec Berlin. Mais aussi « pour l’Allemagne », juge le spécialiste, selon qui « c’est également une défaite » pour Berlin : « le pays montre son obstination et sa maladresse politique dans cette affaire ». Un avis partagé par un éditorialiste du Spiegel, selon qui « l’image de l’Allemagne est profondément altérée. (…) Le prix à payer sera élevé. Et il ne sera pas économique, mais politique ».

Occasion manquée

Enfin, la stratégie allemande du cavalier seul est d’autant plus injustifiable et incompréhensible qu’elle a, littéralement, interdit à ses partenaires européens ne serait-ce que de songer à faire de même. En témoignent ses coups de boutoir quand certains pays du Sud de l’Europe ont souhaité s’affranchir des règles budgétaires européennes, Berlin faisant, au contraire, pression pour leur imposer des cures d’austérité que jamais les Allemands n’accepteraient pour eux-mêmes.

Prise dans ses contradictions, l’Allemagne sera-t-elle en capacité d’arracher des concessions à Gazprom ? Comment ses négociateurs se comporteront-ils face à leur ancien chancelier ? L’Allemagne jouera-t-elle « perso », au profit des Russes ou à celui de l’UE ? En tout état de cause, la gestion catastrophique du dossier Nord Stream 2 aura jeté le doute, pour ne pas dire la discorde, au sein d’une Europe qui n’a pourtant jamais eu autant besoin d’unité face aux défis qui se présentent à elle. Une occasion manquée, encore une.

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