Publié le : mercredi 14 novembre 2018

Blocus du Qatar, ou quand une fake news se retourne contre ses auteurs [infographie]

Isolé depuis la publication d’une fausse information attribuée à son émir, le Qatar fait, plus de cinq cents jours après le début du blocus décidé par Riyad, preuve d’une étonnante résilience.

« Il est désormais clair que ce qu’on appelle les ”fake news” peut avoir des conséquences dans le monde réel » : quand on s’appelle Hillary Clinton et que l’on a perdu les élections américaines dans les conditions que l’on sait, on a de quoi avoir une dent contre ces « informations fausses, souvent sensationnelles, diffusées sous l’apparence d’un traitement de l’actualité », selon la définition qu’en donne le Collins English Dictionnary. Depuis l’élection de Donald Trump, les fakes news ont pris une telle importance dans le débat médiatico-politique qu’une loi, soutenue par le gouvernement d’Edouard Philippe, est même en discussion à leur sujet au Parlement français.

Mais les fakes news ne sont pas l’apanage, loin s’en faut, des médias occidentaux. Comme le rappelle le site de France 24, en Turquie, de fausses informations diffusées sur les réseaux sociaux ont entraîné, en juillet 2017, un déferlement de violences contre les réfugiés syriens, accusés d’avoir violé une fillette. En mai 2015, une autre rumeur de viol attribué à un réceptionniste a conduit des Iraniens à mettre le feu à un hôtel. Et en janvier 2014 déjà, la rumeur de la mort du président rwandais Paul Kagame avait fait descendre des centaines de Congolais de la ville de Goma dans la rue, manifestant leur joie – en vain.

Chronologie d’une fake news dévastatrice

Ces exemples montrent qu’infondées, ces informations n’en sont pas moins susceptibles d’entraîner des conséquences parfois lourdes dans le monde réel. Ironiquement, pas toujours contre ceux qu’elles visent, mais contre leurs auteurs eux-mêmes.

Ainsi, en mai 2017, les Émirats arabes unis (EAU) ont réussi à implanter une fausse information via le site de la Qatar News Agency (QNA) en piratant ce dernier. Trois jours avant, le président américain quittait un sommet organisé à Riyad en enjoignant les pays musulmans d’agir concrètement contre l’extrémisme religieux. Le 24 mai, le site de QNA, qui dépend du gouvernement qatari, publiait une dépêche comprenant de supposées citations de l’émir Ahmad Al-Thani, qualifiant l’Iran de « puissance islamique qui ne peut être ignorée » et conférant au Hamas et au Hezbollah, organisations considérées comme terroristes par la plupart des pays du Golfe, le statut de « mouvements de résistance légitimes ».

Si les autorités qataries ont immédiatement démenti ces déclarations, affirmant que le site de QNA avait été piraté, l’incident a fourni le prétexte idéal à l’Arabie saoudite et à ses alliés du quartet (EAU, Égypte et Bahreïn) pour déclencher, le 5 juin 2017, un blocus diplomatique et économique à l’encontre du Qatar. Pourtant, dès le 16 juillet, une enquête du Washington Post démontrait la probable implication d’officiels émiratis dans la publication de la fake news sur le site de QNA. Le lendemain, Doha dénonçait un acte « honteux » et « criminel », en rupture avec le droit international. Enfin, le 16 février dernier, le média qatari Gultimes.com révélait que la chaîne de télévision Al Arabyia, dont le siège se trouve à Dubaï, pourrait être impliquée dans le piratage de QNA. Une révélation éclairante, alors qu’au nombre des exigences formulées par le quartet apparaît le souhait de voir la chaîne qatarie Al Jazeera mettre la clé sous la porte. Al Arabyia a-t-elle cherché à contribuer à la fermeture de sa principale concurrente ?

Un blocus qui se retourne contre ses initiateurs

Novembre 2018. Plus de cinq cents jours après le début du blocus, la frontière terrestre qui sépare l’Arabie saoudite du Qatar reste hermétiquement close. Riyad caresse même le projet fou d’y creuser un canal, qui ferait du Qatar une île et l’isolerait encore davantage. En attendant, le pays et ses habitants souffrent. Les drames sociaux, quotidiens, déchirent les familles qataries, empêchées d’aller récupérer leurs défunts sur le territoire saoudien ou de poursuivre le traitement de leur enfant malade à Ryad. En Égypte, des milliers d’étudiants qataris n’ont pu retourner à l’université. Partout dans le Golfe, ce ne sont que « familles déchirées, individus hospitalisés expulsés, salariés virés et bannis sans indemnité, entreprises ou propriétés hors d’accès et coulées ». Pour Ali Bin Smaikh al-Marri, président du Comité national des droits de l’Homme qatari, le blocus instauré par les pays du quartet est « une punition collective qui vise la population qatarie et même leurs propres concitoyens, puisqu’une critique du blocus est passible de cinq à quinze ans de prison ».

Pourtant, si les réserves bancaires du Qatar ont fondu de 40 milliards de dollars, si son approvisionnement en denrées alimentaires est complexifié et si le tourisme en provenance des pays du Golfe a diminué, le petit émirat se montre particulièrement résilient. Sa croissance, portée par ses exportations de gaz – non concernées par le blocus ; et pour cause, les EAU dépendant du gaz qatari – et les colossales réserves de sa banque centrale, devrait dépasser les 2,5% en 2018, plus donc que l’année précédente. Les placements du Qatar dans le monde entier permettent de rapatrier des devises et, surtout, le pays cultive depuis une vingtaine d’années « un activisme diplomatique basé sur des alliances tous azimuts qui a été pensé pour survivre précisément à ce genre de scénario », analyse le politologue Karim Sader. Dans le cadre de sa stratégie de diversification économique portée par le plan « Qatar National Vision 2030 », Doha se rapproche ainsi de l’Europe, qui compte pour 10% de ses exportations, de la Turquie, où le cheikh Al-Thani a promis d’investir 15 milliards de dollars, et de l’Afrique, où l’émir a visité six pays en décembre 2017, signant une multitude d’accords de coopération.

Près d’un an et demi après le déclenchement du blocus, le bilan pour ses initiateurs semble donc bien maigre. Pour le Fonds monétaire international (FMI), l’offensive n’a eu qu’un « effet transitoire ». Même son de cloche pour Gabriel Collins, spécialiste des questions d’énergie au Center for Energy Studies, selon qui la crise s’est transformée « en échec stratégique pour l’Arabie saoudite », Riyad ayant « fait preuve d’un grand amateurisme », pour Karim Sader. « Les tentatives d’isoler le Qatar ont échoué, tranche l’ambassadeur de Doha auprès de l’Union européenne, Abdulrahman bin Mohammed al Khulaifi. Le blocus a servi de catalyseur pour l’accélération de différentes politiques publiques. Le Qatar est devenu plus fort et tourné vers l’avenir ». Preuve, donc, que si les fake news peuvent se révéler particulièrement dévastatrices dans la vie réelle, ces dégâts concernent parfois davantage leurs auteurs que leurs cibles.

Découvrez ci-dessous notre infographie reprenant la chronologie des évènements, depuis mai 2017, date du début du blocus, à aujourd’hui. Pour afficher davantage d’informations sous chaque date, il vous suffit de cliquer sur le bouton “+”. 

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