Publié le : mercredi 24 octobre 2018

Comment l’industrie du tabac s’immisce dans les législations africaines

Dotés de puissants moyens, les industriels du tabac mettent tout en œuvre pour imposer leur propre solution de traçabilité des cigarettes aux Etats africains.

 L’Afrique sera-t-elle le nouvel eldorado de l’industrie du tabac ? Le continent, sur lequel l’Organisation mondiale de la santé (OMS) prévoit que le tabagisme explosera d’ici à 2025, est bel et bien dans la ligne de mire des cigarettiers internationaux. Non contents de déverser leurs produits sur les pays africains, les industriels de la cigarette cherchent depuis plusieurs années à leur imposer leur propre système de traçabilité du tabac. Et semblent, dans certains cas, y être parvenus.

Baptisé Codentify, le système a d’ores et déjà été adopté par plusieurs Etats africains, comme le Tchad. Certains pays ont même intégré le nom du système dans leurs propres textes officiels, à l’image de la Côte d’Ivoire, où un arrêté interministériel du 17 août 2016 institue « un système d’authentification, de suivi, de traçabilité et de vérification fiscale des produits du tabac fabriqués ou importés en Côte d’Ivoire basé sur les normes Codentify ». Une formulation déjà adoptée, mot pour mot, dans un arrêté pris en décembre 2015 par le Burkina Faso.

Les associations anti-tabac africaines vent debout contre Codentify

La décision fait toujours tousser les mouvements anti-tabac burkinabés. Dès 2016, l’association Afrique contre le tabac (ACONTA) était montée au créneau, dénonçant la « farce » que constituait à ses yeux l’adoption de Codentify par le gouvernement du Burkina, et ce en dépit de « l’opposition des techniciens des impôts et du ministère de la Santé ». Et ACONTA de plaider pour que cette décision soit « purement et simplement » retirée, car s’inscrivant manifestement « en faveur de l’industrie du tabac et (représentant) en même temps une ingérence dans la réglementation antitabac » en vigueur dans le pays.

A l’unisson d’autres associations, ACONTA ne cesse d’alerter les autorités burkinabées sur la « non-application du décret portant conditionnement et étiquetage des produits du tabac en particulier et sur la non-application de la loi de façon générale » par les industriels. Pour Salif Nikiema, le coordonnateur de ACONTA, la chose est entendue : « Codentify est un système qui appartient à l’industrie du tabac et qui échappe au contrôle de l’Etat ». Rappelant que le tabagisme cause des milliers de décès chaque année au Burkina, les associations dénoncent également le refus des industriels de se soumettre à l’obligation de faire figurer des avertissements sanitaires sur leurs paquets.

Comme une quarantaine de pays dans le monde, le Burkina a pourtant ratifié, en mars 2016, le protocole de l’OMS sur la traçabilité des cigarettes et la lutte contre le commerce illicite des produits du tabac – un fléau qui coûte plus de 30 milliards de dollars par an aux finances des Etats. Un texte technique, dont l’article 8 stipule en toutes lettres l’obligation faite aux Etats d’adopter un système indépendant de l’industrie du tabac.

Une disposition inacceptable pour les géants de la cigarette, qui tentent par tous les moyens d’imposer leur propre version de la traçabilité. Quitte à brouiller les pistes. Pour donner une apparence d’indépendance à son système maison, Philip Morris International (PMI) a revendu Codentify en 2016 à l’entreprise suisse Inexto, filiale du groupe français Impala. Sur le papier, Codentify se plie donc à l’exigence d’indépendance fixée par l’OMS ; mais Inexto étant dirigé par un ancien cadre de PMI, Philippe Chatelain, cette autonomie revendiquée a tout d’une façade.

Think tanks, recrutement d’anciens cadres du renseignement : les douteuses méthodes de l’industrie

Dans leur combat, les associations de lutte contre le tabagisme font face à la toute puissance d’une industrie aux moyens financiers considérables, qui ne recule devant aucun stratagème pour défendre ses intérêts. En mai 2016, le leader du secteur a lancé PMI Impact, un fonds de soutien à la lutte contre la contrebande de cigarettes, supposé aider les Etats et ONG à éradiquer le trafic de produits du tabac. Dotée d’un budget de 100 millions de dollars, la structure finance des dizaines de conférences, projets de recherches et campagnes de communication dans une trentaine de pays.

Pour assurer sa crédibilité auprès des pouvoirs publics, PMI Impact n’hésite pas à recruter des personnalités au parcours prestigieux, comme Alain Juillet, l’ancien directeur du renseignement de la DGSE, ou l’ex-patron d’Europol Jürgen Storbeck. Ces professionnels reconnus de la sécurité apportent leur caution morale aux actions de lobbying des industriels. Leur objectif commun : convaincre de l’implication, de la sincérité et du savoir-faire de l’industrie dans la lutte contre le marché noir.

Les géants du tabac ne font pas leur marché que chez les anciens du renseignement ; ils recrutent aussi dans les réseaux diplomatiques. L’ancien ambassadeur français Bruno Delaye est de ceux-là. Patron d’Entreprise et diplomatie, filiale du cabinet d’intelligence économique ADIT, l’ex-conseiller pour les affaires africaines de François Mitterrand est inscrit au registre des représentants d’intérêts du Parlement européen pour le compte d’Impala, la maison mère d’Inexto, et organise des conférences financées par PMI.

Un entrisme tout azimut et des connexions africaines qui valident l’analyse de Luk Joossens, chercheur belge pour l’Association des ligues européennes contre le cancer, selon qui « il y a une grande menace pour l’Afrique. Il faut aider techniquement les pays africains pour qu’ils aient un système (de traçabilité) indépendant » des industriels.

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