Publié le : lundi 8 octobre 2018

L’Inde et l’Ouzbékistan se mobilisent pour la paix en Afghanistan

Ce samedi, au moins dix policiers afghans ont été tués par les insurgés talibans dans le centre du pays. Une triste actualité qui nous rappelle que l’Afghanistan est toujours en proie à un conflit qui, avec plus de 20 000 victimes, sera probablement le plus meurtrier de 2018. Un lourd bilan dû à un conflit tripartite entre un État afghan considérablement affaibli et se concentrant sur la sécurité des grandes villes ; les Talibans – qui jouissent du soutien d’une bonne partie de la population et contrôlent la moitié du territoire de ce pays grand comme la France – et l’État islamique, dont le rythme des attaques s’est accéléré. Face à cette situation enlisée depuis des décennies, les autorités indiennes et ouzbèkes recherchent activement des pistes pour pacifier la région.

Des accords entre New Delhi et Tachkent pour tenter de résoudre la crise afghane

Le président ouzbek Shavkat Mirziyoyev a réalisé sa première visite d’État en Inde les 30 septembre et 1er octobre derniers. Outre la signature d’accords commerciaux et technologiques ainsi que d’accords de coopération portant sur la justice, l’agriculture et la santé, les deux pays ont convenu de renforcer et d’élargir leur collaboration en matière de défense en insistant sur la nécessité de sécuriser la région à travers la pacification de l’Afghanistan, dont la stabilité est essentielle pour les deux pays.

D’un point de vue sécuritaire, il s’agit pour l’Ouzbékistan de protéger sa frontière de 140km avec un pays qui offre une base arrière à des mouvements islamistes tels que le Mouvement islamique d’Ouzbékistan, aujourd’hui affilié à Daech (dont les effectifs afghans ont d’ailleurs été grossis par des recrues islamistes ouzbeks). Pour New Delhi, la menace sécuritaire est similaire ; l’Afghanistan pouvant abriter des mouvements islamistes insurgés hostiles à l’Inde, mais aussi des éléments des services de renseignements pakistanais, l’ISI.

D’un point de vue commercial, de grands projets tels que le North-South Transport Corridor ou le gazoduc TAPI (Turkménistan – Afghanistan – Pakistan – Inde) encouragent l’action pacificatrice de la plus grande démocratie du monde. Du coté ouzbèke, les réformes économiques actuellement en cours visant à passer d’une économie isolationniste à une économie d’exportation rendent nécessaire la pénétration de marchés étrangers. Dans cette optique, Tachkent entend développer un certain nombre de projets chez son voisin de 34 millions d’habitants qui est à la fois client (l’Ouzbékistan est le principal fournisseur d’électricité des provinces du nord et de Kaboul) et point de passage. Une position stratégique résumée par l’ancien ministre des Affaires étrangères ouzbek Sodiq Safoev : « Le retour de la paix permettrait à l’Ouzbékistan de se désenclaver et de faire en sorte que nos productions puissent atteindre les mers ouvertes en deux-trois jours plutôt que plus de vingt actuellement, et donc pour beaucoup moins cher. D’où notre volonté de construire une voie ferrée entre Mazar-i-Sharif et Hérat [deux villes afghanes, NDR] qui permettrait à notre pays d’être relié à l’Iran ».

Il s’agit donc d’une poursuite d’intérêts dont les Afghans devraient sortir gagnants : le premier ministre indien Narenda Modi a déclaré qu’un Afghanistan stable, démocratique, inclusif et prospère était bénéfique pour tous, et que son pays et l’Ouzbékistan ont donc  « décidé d’entretenir des contacts réguliers à cet égard ». Chavkat Mirzioïev a, quant à lui, affirmé, que « l’opinion commune » des deux alliés est « qu’il n’y a pas de solution militaire à ce problème. Le seul moyen de parvenir à la paix est un dialogue politique entre le gouvernement afghan et l’opposition ». Une position dans la continuité de la conférence de Tachkent qui a eu lieu en mars dernier.

Le gouvernement ouzbek en première ligne

Après près de vingt ans de quasi-absence sur la scène diplomatique internationale, l’Ouzbékistan a accueilli dans sa capitale le 27 mars dernier une conférence  intitulée « Processus de paix, coopération sécuritaire et connectivité régionale » dédiée à l’Afghanistan, en présence notamment du Président afghan Ashraf Ghani et de Federica Mogherini, Haute Représentante de l’Union européenne pour les Affaires étrangères et la Politique de Sécurité. La conférence de Tachkent s’est inscrite dans le « Processus de Kaboul », dont la deuxième réunion a débouché, le 23 février dernier, sur une offre de paix inédite proposée aux Talibans de la part du Président afghan.

La conférence n’a pas produit de résultats tangibles car ceux-ci – qui jouent un rôle central dans le conflit et sont par ailleurs en négociation avec les Etats-Unis – ont décliné l’invitation. Cependant, cinq mois plus tard, une délégation talibane fut reçue à Tachkent durant 4 jours sur invitation des autorités ouzbèkes.

Cette politique internationale active a cours depuis l’arrivée au pouvoir de Shavkat Mirziyoyev en décembre 2016. L’Ouzbékistan – qui était jusqu’alors isolé diplomatiquement par le régime de son prédécesseur Islam Karimov – s’est ouvert en se rapprochant notamment de ses voisins tadjiks et kirghiz, mais aussi de la Turquie, de l’Inde donc, et de la France, comme en témoigne le voyage officiel du président ouzbek à Paris ces 8 et 9 octobre.

Avec le conflit afghan, les autorités ouzbèkes se sont courageusement saisies d’un dossier complexe en raison de l’attitude des principaux protagonistes : les États-Unis, dont le retrait médiatisé des troupes en 2014 n’en était en fait pas un (près d’une vingtaines de bases américaines sont toujours présentes en Afghanistan et sont là pour durer) ; la Russie, qui n’a guère envie de voir les ex-républiques soviétiques agir en sujets de relations internationales indépendants ; et la Chine, qui risque de voir d’un mauvais œil le rapprochement commercial indo-ouzbek en raison d’une potentielle rivalité avec son projet de « Nouvelle route de la soie ». A ce trio de tête s’ajoute à d’autres niveaux des acteurs aux intérêts concordants ou contradictoires telles que les monarchies arabes, Arabie saoudite en tête. On comprend donc pourquoi réunir autour d’une même table tous les acteurs clés du puzzle afghan est déjà en soi une petite victoire.

 

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