Publié le : vendredi 3 avril 2015

Djibouti : une gestion au bord de la rupture ?

 

Ismaïl Omar Guelleh (IOG), président djiboutien, est au pouvoir depuis bientôt seize ans. Il assure que la seule raison qui le pousse à concourir pour un ultime mandat de cinq ans est un certain sens du devoir inaccompli. L’occasion de se lancer dans une politique de grands travaux extravagante, qui pourrait conduire à un endettement record de son pays.

Djibouti Guelleh

L’affaire Boreh relance le débat

Le débat qui entoure le président de Djibouti, Ismaïl Omar Guelleh a été relancé par une décision de la Haute Cour d’Angleterre et du Pays de Galles dans une affaire opposant M. Boreh, homme d’affaires franco-djiboutien et la République de Djibouti. La décision conclut à une “conduite répréhensible” de l’Etat, “indigne d’un Etat souverain”, et à une “manipulation des preuves afin de fausser le délibéré de la justice.” Les faits reprochés concernent tant les demandes abusives d’extradition à l’égard de Boreh que l’inculpation frauduleuse pour organisation d’actes terroristes sur le sol de Djibouti – fondée sur une falsification d’écoute téléphonique. De plus, la justice britannique dénonce l’emploi de stratagèmes relevant de “l’application de pressions commerciales illégales” sur M. Boreh.

Ce type d’abus n’est pas sans rappeler les arrestations systématiques de Daher Ahmed Farah. Incarcéré pour la 17ème fois, l’ancien journaliste et porte parole de la coalition d’opposition USN a notamment été maintenu en détention malgré une décision de relaxe du tribunal correctionnel de Djibouti.

M. Boreh, qui était à la tête d’importantes sociétés d’infrastructures et de travaux publics et de l’Autorité des ports et zones franches de Djibouti, a également fait l’objet depuis 2007 de menaces et d’intimidations de la part des autorités djiboutiennes qui l’ont contraint à fuir le pays à l’automne 2008. Son neveu a été retrouvé pendu à son domicile en février 2009, et son cousin est mort après avoir été détenu et torturé à la prison de Gabode où un autre cousin est incarcéré depuis un an. Djibouti a en effet une longue tradition d’abus judiciaires, qui ont connu leur apogée en 1995, avec l’affaire du juge français, Bernard Borrel. Son corps carbonisé avait été retrouvé dans un ravin à Djibouti. La justice djiboutienne avait conclu au suicide. Cette thèse a longtemps été privilégiée par la justice française qui a ensuite retenu celle de l’assassinat, ce qui a contribué à empoisonné les rapports entre les deux pays.

De plus, il est courant d’entendre des rumeurs affirmant que le régime djiboutien possède des milices composés en grande partie à des jeunes  désœuvrés. Elles sont chargées d’intimider ou de faire taire les ennemis du régime. Le 14 Mai 2013 un groupe – dont les membres ont semble-t-il été identifiés comme faisant partie de la milice IOG – de 20 personnes armées de machettes, de couteaux et de gourdins a été filmé lors d’une attaque contre le siège de l’Union pour le salut national (USN – opposition) dans la capitale. Ce groupe réclamait la tête de Maydane Okieh, un militant de l’USN très actif sur les réseaux sociaux.

Un endettement crescendo

Si la gestion civile du pays par IOG est contestable, son bilan économique n’en est pas moins fragile. Pour des motifs électoraux – son ambition d’être reconduit au pouvoir lors de la présidentielle de 2016 – ce dernier s’est lancé dans une politique de grands travaux très onéreuse, contre l’avis du FMI – qui l’a mis en garde contre le risque de surendettement – et de l’UE, dont le représentant à Djibouti, Joseph Silva, a exprimé une inquiétude similaire. En cause : les prêts non concessionnels de l’Exim Bank of China (EBC) inclus dans le financement des grands chantiers d’infrastructures que vont réaliser des firmes chinoises. Ainsi, la construction de la voie ferrée reliant la frontière éthiopienne au port de Doraleh a fait l’objet d’un prêt de 505 millions de dollars – avec un remboursement prévu en dix ans, sans période de grâce, et à un taux d’intérêt supérieur à 5%.

Il faut rappeler que les financements de la Banque mondiale (BM) sont fait à un taux d’intérêt de 2%, avec l’étalement des remboursements sur trente ans et une période de grâce de plusieurs années permettant de ne rembourser le principal qu’une fois le projet réalisé et rentable. Il faut aussi rappeler que la BM est plus regardante sur les projets dans lesquels elle investit. Une telle politique d’endettement est particulièrement irresponsable compte tenue de la situation économique de Djibouti. Il s’agit d’un pays de services (son secteur tertiaire représente 82 % du PIB), très vulnérable car l’État est le principal employeur du pays – dans un pays où 35 % des actifs sont déjà au chômage. Malgré le manque de transparence sur les chiffres réels des comptes publics, l’augmentation du niveau d’endettement est estimée à environ 10 points de PIB par an depuis deux ans. La dette a déjà atteint la limite de soutenabilité – soit 60% du PIB.

Le gouvernement compte peut-être sur un soutien financier français en cas de dépression – comme cela a par exemple été le cas dans le renforcement de l’enseignement et des l’enseignement supérieur à Djibouti. Mais l’économie française est bien mal en point, et au vu des dérives du régime d’IOG, le vent tourne : le report répété de la visite du ministre français de la Défense français, Jean-Yves Le Drian, est éloquent. Ça n’est pas un hasard si Djibouti est la seule base militaire française en Afrique que le ministre n’a pas encore visitée.

Ces observations s’inscrivent de plus dans un contexte humanitaire délicat : un afflux massif des populations qui fuient le conflit entre les rebelles Houtis et la coalition arabe au Yémen se créé vers Djibouti. Le ministre de l’Intérieur Hassan Omar Mohamed a indiqué que Djibouti s’attendait à accueillir 5.000 à 7. 000 réfugiés yéménites dans les jours qui viennent. “Djibouti a toujours été une terre d’accueil et d’hospitalité pour les populations en proie aux conflits armés qui ont régulièrement meurtris les pays de la région. A commencer par les populations issues de la Somalie, mais aussi d’Ethiopie et plus récemment d’Erythrée” expliquait récemment le secrétaire exécutif de l’office national djiboutien d’Assistance aux Réfugiés et Sinistrés (ONARS), Hassan Houssein Darar.

Pourtant, officiellement, le gouvernement ne montre aucun signe d’inquiétude. Cette attitude interloque les diplomates et investisseurs occidentaux, conscients que le pays court le risque de devoir accepter des échanges de créances contre actifss’il ne parvient pas à rembourser à temps. Dans un tel cas, les créanciers chinois récupéreraient les parts de l’Etat djiboutien dans ces joint-ventures en échange de l’effacement des dettes – une situation à laquelle est déjà confrontée la Société publique djiboutienne des chemins de fer qui, faute de liquidités, a dû céder à l’EBC une partie de son capital en décembre dernier.

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  1. si la BM ou le FMI ou bien encore les occidentaux ont investi en Afrique dans des projets d’infrastructures afin d’améliorer la richesse des africains ça se saurait!! je crois que quand mr Drian ira a Djibouti il trouvera une pancarte ou c’est marqué:” Circulez, ici on travaille pour l’avenir de nos enfants!”

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