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Linky et autres compteurs communicants : des réalités différentes selon les pays

Les compteurs communicants se déploient à grande vitesse aux quatre coins du monde. Ils ne proposent toutefois pas tous les mêmes avantages, et ne sont pas accueillis de la même façon par le public. Petit tour d’horizon.

800 millions de compteurs intelligents devraient être déployés dans le monde d’ici à 2020. A cette date, on en comptera 435 millions en Chine – premier pays de ce déploiement en nombre, suivi des Etats-Unis avec 132 millions. En Europe, le taux de pénétration des smart meters dans le réseau électrique sera le plus élevé, passant de 15 % en 2012 à près de 85% du parc en 2020. Cette progression impressionnante a été permise par la directive concernant les règles communes pour le marché intérieur de l’électricité de 2009 (elle fixait un objectif de 80%, qui devrait donc être dépassé). Depuis 2014, seuls quatre Etats (Espagne, Finlande, Italie, Suède) ont terminé la mise en place des compteurs intelligents. L’Angleterre, l’Autriche, le Danemark, l’Estonie, la France, la Grèce, l’Irlande, le Luxembourg et les Pays-Bas sont en cours de déploiement.

Pour Rob Searle, chef de la section Smart Metering à Telefónica Digital, ces compteurs vont « accélérer notre transition vers une économie durable, et révolutionner la façon dont nous interagissons avec nos appareils, notre environnement ainsi qu’entre nous. Les consommateurs seront les premiers concernés : par une veille suivie sur Internet, les usagers pourront adapter leur consommation d’énergie et programmer leurs appareils pendant les heures creuses.

Ils pourront également identifier les marques plus gourmandes en énergie pour les éviter. En Grande-Bretagne, l’économie réalisée par chaque foyer est estimée à 90 euros par an, depuis l’installation de tels compteurs en 2011. En France, une étude du CNRS auprès de 100 foyers volontaires a démontré que le suivi de consommation permet aussi de diminuer la facture : de 23% en moyenne.

En France, les compteurs Linky font polémique

Pourtant, un mouvement de rejet des compteurs Linky s’est développé depuis 2016 dans l’Hexagone. Cette fronde, unique au monde, dénonce des risques hypothétiques pour la santé – écartés par le Centre de recherche et d’information indépendant sur les rayonnements électromagnétiques (CRIIREM) et par l’Agence nationale des fréquences (ANFr) dans deux études distinctes. Le CRIIREM a notamment souligné que les compteurs produisaient 120 fois moins d’ondes qu’un fer à repasser, 800 fois moins qu’un grille-pain et 150 fois moins qu’une ampoule basse consommation. Le Rapport technique de l’ANFr concluait que « Le compteur Linky ne se distingue pas des autres appareils qui sont disponibles chez soi ». Des risques quant à la sécurité des données de consommation des particuliers ont également été soulevés. Toutefois, la Commission nationale de l’informatique et des libertés (CNIL) a été étroitement associée à l’ensemble des travaux afin d’assurer la sécurité de ces données.

Pour expliquer cette forte controverse, on ne peut pourtant pas se contenter de réduire la fronde à de une technophobie irrationnelle. Olivier Merckel, chef de l’unité d’évaluation des risques liés aux agents physiques auprès de l’Agence nationale de sécurité sanitaire (ANSES) soulignait qu’« un élément important en France est la territorialisation de la controverse, peut-être liée au mode de déploiement des compteurs Linky en tâches de léopard. » De même, les foyers réfractaires sont locaux. Pour lui, l’opposition publique est née « d’un déficit de confiance porté sur divers acteurs, peut-être une absence de consultation et un manque d’information lors du déploiement des compteurs et la dimension intrusive qui peut être perçue par les usagers de ces compteurs. » Aussi, « celui qui ne veut pas entendre n’entendra pas », poursuit-il, et ce malgré des « efforts importants de communication ». Il convient tout de même de relativiser ce rejet : « il y a des régions entières où le problème de mise en place du compteur ne se pose pas – sinon on n’en poserait pas 17.000 par jours ».

En Allemagne, les compteurs intelligents sont à la traine

En Allemagne, paradoxalement, l’implantation de ces compteurs Linky a pris du retard. Le pays est en effet souvent cité comme l’exemple à suivre en matière d’énergies renouvelables, mais il n’a pas su prendre ce virage. Il faut dire que le contexte du pays est très complexe : plus d’un millier de fournisseurs d’énergie (contre une douzaine en France), 800 gestionnaires de réseaux de distribution (ENEDIS gère 95% du réseau français), quatre transporteurs d’électricité (un seul dans l’Hexagone : RTE). Un alignement sur un réseau « intelligent » est donc très coûteux, et pour limiter la facture du « tournant énergétique » (estimée à 350 milliards d’euros entre 1996 et 2014), le gouvernement d’Angela Merkel a décidé de faire l’impasse sur les compteurs communicants. D’après les estimations de Frost & Sullivan, le remplacement des 48 millions de compteurs allemands coûterait environ 6 milliards d’euros, ce à quoi il faut ajouter des frais d’alignement d’infrastructures.

Or, avec son pari du tout vert, l’Allemagne aurait bien besoin de ces compteurs pour équilibrer la balance entre production et consommation. Résultat : l’électricité est deux fois plus chère qu’en France pour les ménages ! A la demande du gouvernement allemand, le cabinet Ernst & Young a réalisé fin 2013 une étude qui démontre qu’à moyen et long terme cette adoption massive de nouveaux compteurs est dans l’intérêt du consommateur allemand. Aussi, Berlin pourrait revenir sur sa décision de ne pas généraliser le déploiement sur son territoire.

Des compteurs propres mais plus où moins intelligents

S’ils permettent de moins consommer, ces compteurs auront donc également un impact positif sur l’environnement. En Autriche, des chercheurs ont observé en 2012 une baisse moyenne de 4,5% de la consommation électrique dans les zones où des compteurs intelligents avaient été déployés. La collecte des données de consommation permettra aussi aux fournisseurs d’énergie d’adapter les services aux besoins des clients, de mieux comprendre les dynamiques de consommation et ainsi d’éviter les pics trop élevés. Une meilleure anticipation de la consommation, et une responsabilisation du consommateur devraient paver la voie pour une plus grande part d’énergies renouvelables dans nos mix énergétiques – dont la production dépend en effet de la fluctuation du vent et du soleil, des marées… Les énergies vertes souffrent de fonctionner de manière intermittente, et à ce titre sont moins flexibles que nos modes classiques de productions.

La tendance est donc au déploiement massif. Toutefois, toutes les technologies « communicantes » ne se valent pas. La technologie des compteurs français est à la pointe. Elle surpasse ses voisins, mais surtout les Etats-Unis et la Chine. Un grand nombre de compteurs déployés ne sont pas, à proprement parler, « intelligents ». Ces modèles à moins de 50$ chacun (contre une mise en place qui coûte entre 100 et 500$ en Europe) ne sont pas encore tous capables de supporter des communications numériques bidirectionnelles. Leur suivi de consommation est souvent grossier, la maintenance à distance est très réduite, et ils n’ont pas la capacité de dialoguer avec les appareils électroménagers via l’interface HAN (Home Area Network).